Japon
Langue originale : Japonais
Grand Format
août 2022
978-2-8097-1598-9
19 €
272 pages



Ce qui fait de ce livre grave et pudique un roman solaire, c’est d’abord le lieu  : l’île aux citrons dans la mer intérieure du Japon, qu’il faut gagner en bateau  ; et encore, l’image magnifique de l’union de la mer, du ciel et de la lumière : la   mer scintillante, illuminée par un incroyable sourire, surplombée par la Maison du Lion, ce lieu de paix où Shizuko a choisi de venir pour vivre pleinement ses derniers jours en attendant la mort.
Avec elle, nous ferons la connaissance des pensionnaires – ses camarades, ses alliés et pour tout dire, sa nouvelle famille – ainsi que de la chienne Rokka qui s’attache à elle pour son plus grand bonheur. En leur compagnie, il y aura aussi les goûters du dimanche où grandit peu à peu son amour de la vie quand on la savoure en même temps qu’un dessert d’enfance, une vie qui aurait le goût de la fleur de tofu, d’une tarte aux pommes ou des mochis-pivoines.
Avec la délicatesse d’écriture que nous lui connaissons dans ses précédents romans, Ogawa Ito entraîne peu à peu Shizuko sur un chemin de poésie dont la mélodie possède la voix grave et conciliante d’un violoncelle  ; un chemin apaisé comme pour dire la gratitude d’exister.

Extraits de
Le Goûter du Lion (OGAWA Ito)

 

C’est peut-être le moment idéal pour partir, ai-je songé.
Je n’avais plus aucun regret. J’avais revu mon père, j’avais même fait la connaissance de la petite sœur que je n’espérais plus avoir. Tout était bien qui finissait bien, et c’en était l’illustration parfaite, j’en étais étrangement convaincue.
A présent que je jetais un regard sur le passé, je réalisais combien mon existence avait été riche et savoureuse. J’avais connu le sucré et l’amer de la vie. Et si j’avais vécu, c’était peut-être pour apprendre que la vie n’allait pas toujours dans le sens qu’on aurait voulu.
J’ai fermé les yeux et j’ai commencé à compter. J’allais pouvoir m’échapper de mon corps en douceur. Je le sentais.
Compter m’a soudain transportée dans le passé, quand je n’étais encore qu’une petite fille qui s’amusait dans son bain. Un, deux, trois, quatre. A côté de moi, mon père, plus jeune, avec beaucoup plus de cheveux. Cinq, six, sept, huit.
L’eau était chaude, agréable.
Mais cela n’allait-il pas les bouleverser, d’assister à mon dernier soupir ? Si moi j’étais prête à mourir, eux n’étaient peut-être pas prêts à me voir partir. Mon départ pourrait les prendre au dépourvu. Ils pourraient même regretter d’être venus. Je ne devais pas partir maintenant.
J’ai lentement ouvert les yeux.
— Promener… ensemble… vignes…
Ma voix n’était plus qu’un faible murmure, presque un souffle. Mais Madonna, qui avait lu sur mes lèvres, a aussitôt compris ce que je demandais.
— C’est une excellente idée, Shizuku. Vous avez raison, vous voilà tous réunis et nous devrions en profiter pour aller faire un petit tour ensemble. Je vais aller prévenir quelques membres de l’équipe et nous allons nous préparer à sortir. Vous pouvez vous reposer encore un peu, en attendant, a-t-elle dit sans se départir de son calme habituel.
Kozue était assise au bord de mon lit et caressait le dos de Rokka. Je désirais plus que tout échanger avec elle. J’aurais aimé lui parler en détail de Rokka. J’aurais aimé lui donner ma recette du mille-crêpes. Pour qu’à son tour, elle puisse en faire un pour notre père.
Si j’étais morte hier, je n’aurais pas eu la chance de revoir mon père et de rencontrer Kozue. Une fois de plus, j’ai été reconnaissante qu’il y ait encore cette chose appelée vie à l’abri dans mon corps. Même si cette vie était si fragile qu’elle aurait pu être emportée par un courant d’air, c’était parce qu’il y avait de la vie que ce jour pouvait exister. Ce n’était pas être dans l’erreur que d’espérer vivre davantage, que de ne pas vouloir mourir.
Merci, mon Dieu ! ai-je crié intérieurement, de tout mon cœur.
Nous sommes partis en balade avec Madonna et d’autres membres du personnel, ceux qui ont toujours pris soin de moi. Comme je n’étais plus capable de marcher, quelqu’un poussait mon fauteuil roulant. Bien entendu, Rokka était là, elle aussi, et sautillait à côté de moi comme un petit lapin.
— Nous serons bientôt en février, a murmuré Madonna en levant les yeux vers le ciel bleu.
— Il doit déjà y avoir des pruniers en fleurs quelque part, a poursuivi l’un des employés de la Maison du Lion.
— Et c’est bientôt la saison des anguilles des sables, j’en ai déjà l’eau à la bouche ! a joyeusement lancé quelqu’un d’autre.
Nous allions déjà être en février ? Cela signifiait qu’un mois environ s’était écoulé depuis mon arrivée.
J’ai fermé les yeux et, les paupières serrées, j’ai pris une profonde inspiration. C’était la vérité. Je pouvais sentir le parfum, soyeux et léger, des pruniers. J’ai eu la sensation que cet air frais, que j’avais goulûment aspiré, faisait éclore des centaines de fleurs de prunier en moi. Il y avait également un parfum d’agrumes, mon préféré. J’ai poussé une longue expiration.
Lorsque je concentrais toute mon attention sur le moment que j’étais en train de vivre, les tourments du passé et les affres de l’avenir s’envolaient. Il n’existait plus alors que l’instant présent.
Il y avait des choses, pourtant simples, qu’on ne réalisait qu’avec le temps. Etre heureuse ici et maintenant me suffisait amplement désormais.
Mon père et Kozue marchaient près de moi, de chaque côté de mon fauteuil roulant, avançant à pas lents. Ce n’était pas dans l’espoir de revoir Tahichi que j’avais demandé à aller me promener dans les vignes, bien au contraire. Je n’avais aucune envie qu’il se souvienne de moi comme d’une silhouette décharnée.
Je voulais simplement partager la vue qui s’offrait depuis cet endroit avec mon père et ma petite sœur. Leur en faire cadeau. Qu’ils rentrent à la maison non pas chargés du poids de la tristesse de nos adieux, mais avec l’image magnifique de l’union de la mer, du ciel et de la lumière. Car c’était le seul cadeau que j’étais en mesure de leur faire. Et admirer ensemble ce somptueux paysage était à mon avis le plus beau de tous les cadeaux.
J’étais heureuse d’être en vie.
Ivre de joie d’avoir pu vivre un jour de plus.
Il m’était impossible de retrouver le corps qui était le mien lorsque j’étais en bonne santé. Mais j’avais pu retrouver l’esprit qui l’habitait alors. Et j’en étais très fière.
Il soufflait en moi un vent de gratitude, comme une bourrasque de printemps.